Compagnie Black Sheep | FACT

Une chorégraphie de Johanne Faye & Saïdo Lehlouh

septuor |

danse

Création 2017

Durée : 60 minutes

Tous publics

Réunissant sept danseurs au plateau dont les deux chorégraphes, FACT, qui prend son nom du mot « factuel », interroge l’environnement urbain et ses circulations. Travail des corps, recherche sur l’intériorité, exploration du geste et de son sens, déstructuration de l’espace, cette nouvelle proposition s’inscrit à contretemps de la performance technique pour se concentrer sur l’essentiel : le mouvement.

Du flux à l’individu, du plan large au plan rapproché, la danse se fait dès lors ensemble pour mieux faire ressortir la particularité de chacun, le fragment indicible d’une émotion cachée, ressentie à un moment précis dans la masse de la réalité urbaine.

Pour toute diffusion en Ile-de-France, votre structure peut bénéficier du dispositif d’aide de l’ARCADI.

Notes sur FACT

La question de l’accès libre à l’espace public est un thème évoqué par la sociologie. Dans notre société capitaliste, où la plupart des espaces sont privatisés, présence équivaut avec consommation. Qu’en est-il de ceux qui ne peuvent pas, ou ne veulent pas, plus, consommer ? Le passage dans l’espace urbain est possible, mais pas l’installation, même éphémère, qu’elle soit pour un instant, pour une rencontre, pour une nuit. Les bancs publics se font rares, soutirant la possibilité de repos à ceux qui ne peuvent pas affronter la course urbaine sans halte.

Ceux qui s’approprient à leur gré les espaces urbains – privés ou publics – représentent de plus en plus un élément perturbateur dans la perception collective, et on légifère. La construction d’un mur en béton est validée, là ou son appropriation créative par les graffitis est classée parmi les délits. Les surfaces planes dans les métros sont équipées de dispositifs anti-clochards, rendant une position allongée impossible. Les bancs publics, depuis belle lurette, on reçu des arceaux avec le même objectif : éviter une installation autre que celle en position assise. Les SDF sont les nomades contemporains, errant dans ces endroits urbains où les installations contre leur passage nocturne sont aussi peaufinées que les pics anti-pigeons.

Dans FACT, Johanna Faye et Saïdou Lehlouh travaillent sur ces notions, mais pas que. D’entrée, dans leur spectacle, la question suivante semble être posée : La scène, est-elle un espace public ? Pendant la petite heure de FACT, ils questionnent le fameux 4ème mur – celui qui « sépare » mentalement la scène du public – à des maintes reprises et de façons diverses.

Une construction faite de blocs (scénographie de Jeanne Boujenah) s’impose au centre de la scène, sur un tapis blanc, que les interprètes contournent comme un espace sacré, en piétons isolés. Face au public, ils s’adressent à la masse anonyme des spectateurs, loupant leur cible par le vide de leur regard, et une parole individuelle qui se perd dans la cacophonie des sept voix qui tentent de surpasser les autres. Cela se termine dans la parole silencieuse, qui laisse place au mouvement des corps, plus perceptibles et sensibles. Le silence fait du bien, de nos jours. Place à l’image, qui, d’une autre manière, sature notre perception : ici, les chorégraphes développement des peintures épurées pour nous inviter à l’essentiel.

Sans détours, ils nous présentent une approche critique de ce phénomène contemporain dont nous sommes tous victimes : la saturation par les informations. Les sept personnages, qui prennent forme et deviennent lisibles au fur et à mesure que l’écriture du spectacle se déplie, y font face de différentes façons. Pouvons-nous échapper à la folie collective ?

Aussi, la construction centrale ne résiste pas longtemps. Sans concertation préalable, ils s’y installent, en prennent possession, puis la démontent bloc par bloc dans un acte silencieux de gestion collective. Défaire ce qui semble établi est donc possible. Mais cet démarche est aussi celle d’une déstabilisation dangereuse, et la question se pose : simple déplacement du décor, ou changement de paradigmes ? Quoiqu’ils fassent, les blocs sont présents et ils limitent les personnages, d’une manière ou d’une autre, dans leur capacité de se mouvoir. Jeter par-dessus bord est impossible, c’est comme pour l’Histoire, il faut construire avec, qu’on le veuille ou non.

Evacués du centre de l’espace, les blocs deviennent un mur sur les côtés. Les seuls issus… sont vers le haut, ou vers le public. Mais au moins, un espace s’ouvre au centre, celui où le mouvement collectif devient possible, où communication, donc communion, peuvent se créer. Rapidement, il faut abattre les murs, nous en avons assez dans le monde contemporain : le collectif en fait un tas de décombres sur lequel trône un homme pris par un toc, ne sachant plus où tourner la tête pour trouver une accroche, un repère, une orientation. Finesse d’observation psychologique et tournure chorégraphique, ces tocs se transmettent tel un virus de personnage à personnage et deviennent point de départ de leitmotivs dans des phrases chorégraphiques, de la même manière dont des phénomènes psychologiques sont à la fois individuels et collectifs.

Les mouvements dansés de FACT sont enracinés dans les techniques des danses issues du hiphop, une culture née dans le système capitaliste débridée des Etats-Unis des années 60/70, et qui, d’une manière décomplexée, arrive à conjuguer cette dichotomie entre individualité et communauté. Aussi, chacunE des sept interprètes y exprime sa singularité, en rendant les grands mouvements d’ensemble encore plus colorés et diversifiés. Un espoir se dégage de cette opposition franche à une uniformisation du corps de ballet, et de notre société.

Dans une prise de parole directe et parfaitement maîtrisée, un des performers invite le public à une petite exercice de modification de perception visuelle et émotionnelle. Une clé, simple, que nous avons à notre disposition, et il suffit de s’en servir pour ouvrir de nouveaux possibles : changer de perspective. C’est ce que Johanna Faye et Saïdo Lehlouh proposent tout au long de cette création, en tournant la perception scénique dans tous les sens, même la tête en bas. La création lumière de Cyril Mulon va dans ce sens : elle rythme en toute finesse, devient mesure du temps, ouvre de nouveaux points de vue d’une manière subtile, des fois post-moderne.

Tout est pensé pour créer un espace public commun :

la lumière invite à un espace collectif où la frontière plateau-public, interprètes-personnages-spectateurs-acteurs, disparaît à un moment, plongeant ce nous dans un lumière teintée de rouge (avec la sensibilité cinématographique de Cyril Mulon et des chorégraphes, est-ce une simple réminiscence à Tarantino, à Wenders dans Paris-Texas, ou encore à Querelle de Brest, où les filtres créent un nouveau monde au milieu du nôtre, ou alors est-ce une manière douce et précautionneuse de créer le lien entre nous ?) ;

l’univers musical composé par Awir Léon crée des espaces sonores qui portent, menacent parfois, donnant rythme et textures à l’écriture, Travaillé avec une spatialisation du son, celui-ci devient tri-dimensionnel, faisant du public et de la scène qu’un seul espace du vécu commun.

Les costumes s’accordent dans leurs formes à la fois strictes et urbaines à l’espace scénique ; d’un gris neutre qui rappelle le ciel parisien, chaque costume est marquée par une touche individuelle qui souligne le caractère du personnage développé.

Les questionnements sur l’organisation de nos sociétés et de leur gouvernance motivent des artistes engagés de la scène contemporaine. La Nuit Debout est passé par là. Chez Lehlouh et Faye, cela résulte de leur vécu. D’autres propositions que les deux jeunes chorégraphes de la banlieue parisienne ont fait dans le passé vont dans le sens de réinventer le collectif, sans lequel l’individu ne peut pas exister :

d’une manière forte dans Wild Cat (collectif Bad Trip Crew), sensiblement et avec beaucoup d’intimité dans Iskio (ce duo fut la première création commune des deux chorégraphes), ou encore dans des formes transdisciplinaires dans l’esapce public, comme l’impressionnant performance/exposition Quai 36, commande de la SNCF réalisée avec un collectif d’Eaubonne et de Sarcelles à la Gare du Nord de Paris.

Notes de Dirk Korell, mars 2017

Photos © Clément Lesaffre